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Photo par Nirat sur Canva
L’attractivité des ordres professionnels à l’épreuve des nouvelles générations
2026-05-25
Tendances
Le Québec a bâti son système professionnel sur une prémisse à la fois simple et ambitieuse : quand une activité comporte des risques réels pour le public, on ne laisse pas ça au hasard. Les ordres professionnels sont nés de cette logique. Depuis leurs créations, ils délivrent des permis, encadrent l’exercice, surveillent la compétence et interviennent quand la protection du public l’exige. Un rôle sérieux et fondamental, qui ne souffre pas vraiment de discussion.
Sauf que ce rôle se heurte aujourd’hui à une réalité plus inconfortable : pour une partie de la relève, l’appartenance à un ordre ne va plus tout à fait de soi.
La question mérite d’être posée franchement — sans raccourci générationnel facile, sans nostalgie et surtout sans glisser vers une logique d’association de membres. Un ordre n’est pas un club. Sa vocation première est unique : la protection du public. Pas de plaire à ses membres, de défendre leurs conditions de travail ni de les séduire avec des avantages.
Cela dit, cette mission gagne infiniment à être comprise et portée par les gens qu’elle encadre. Parce que quand une personne diplômée ne voit dans son ordre qu’une cotisation à payer, un risque d’inspection à redouter et des formulaires à remplir, quelque chose s’est perdu en chemin. L’enjeu n’est alors plus seulement celui de l’attractivité, mais celui du sens. Et c’est aussi une perte : pour le professionnel qui se prive d’un cadre qui le protège autant qu’il le reconnaît, pour l’ordre qui voit s’effriter la portée de sa mission, et pour la collectivité québécoise qui a construit ce système précisément pour que personne n’ait à faire confiance à l’aveugle.
Pendant longtemps, le titre professionnel portait une valeur symbolique forte. Il marquait une étape importante dans la carrière. Il consacrait une compétence, ouvrait des portes, donnait accès à une identité reconnue. Pour plusieurs, cette valeur est encore bien vivante. Le permis reste associé à la crédibilité, à la rigueur, à la fierté d’exercer selon des standards élevés.
Chez d’autres, le lien se fragilise. Aujourd’hui, les parcours sont moins linéaires. Les jeunes diplômés comparent, évaluent, calculent… Le coût, le temps, les obligations, les effets réels sur l’emploi. Pour les professions à exercice exclusif — médecins, avocats, ingénieurs, notaires et bien d’autres — la question ne se pose pas vraiment : sans permis, pas d’exercice. Mais pour les professions à titre réservé, où l’exercice demeure ouvert même sans appartenance à l’ordre, la question devient très concrète : qu’est-ce que ça change, concrètement, dans mon parcours?
L’illustration la plus frappante m’est venue lors d’un souper de famille. Mon neveu et sa copine, tous deux finissants en génie, m’expliquaient tranquillement pourquoi ils envisageaient de reporter — voire d’éviter — l’examen d’admission à l’Ordre des ingénieurs du Québec. Un long voyage à l’étranger se profilait, financé par des placements fructueux. Pourquoi passer un été à étudier pour un examen, puis payer une cotisation annuelle, quand le monde s’ouvre devant vous et que votre employeur ne valorise pas particulièrement le titre? Ils étaient fiers de leur formation, fiers de leur « profession » et fiers d’avoir décroché leur diplôme en génie. Par contre, l’Ordre, lui, n’entrait pas vraiment dans l’équation. La conversation a rapidement pris des airs de dialogue de sourds… Ce que je ressentais comme une évidence leur apparaissait comme une contrainte sans contrepartie claire. Sans porter de jugement sur leurs choix, ce qui m’a frappée, c’est que leurs arguments corroboraient mot pour mot ce que nos groupes de discussion avec des finissants nous avaient appris.
L’inscription au tableau est une chose; l’adhésion en est une autre.
L’inscription au tableau est une chose; l’adhésion en est une autre. Cette compréhension plus profonde du rôle, cette acceptation des exigences, cette fierté du titre et ce sentiment que l’institution agit avec justesse ne semblent pas gagnés d’avance.
Les travaux récents de modernisation du système professionnel le confirment d’ailleurs : les ordres évoluent dans un environnement où l’agilité, l’accès aux services et la gouvernance sont de plus en plus discutés. Le projet de loi 67, sanctionné en novembre 2024, a marqué un premier jalon important. Le projet de loi 15, adopté en avril 2026, poursuit dans cette direction en visant notamment l’allègement de certains processus réglementaires.
La vraie conversation s’ouvre ici. Comment moderniser sans banaliser? Comment alléger certains parcours sans rogner sur l’exigence? Comment rapprocher les ordres des milieux de formation sans brouiller leur rôle? Et surtout : comment parler de protection du public d’une façon qui résonne aussi pour ceux et celles qui entrent dans la profession?
… ils parlent souvent d’une difficulté à voir le lien réel entre les exigences professionnelles et la valeur concrète du titre.
Les recherches que nous avons menées pour le compte d’ordres professionnels sur l’adhésion professionnelle font remonter les mêmes freins : coûts perçus comme élevés, lourdeur des démarches, confusion entre ordre, association et syndicat, faible reconnaissance du titre chez certains employeurs, sentiment d’éloignement de l’institution, peu de contacts avec les étudiants et étudiantes en amont, et possiblement le plus sous-estimé, l’influence déterminante des pairs. Au-delà de la résistance à l’encadrement, ils parlent souvent d’une difficulté à voir le lien réel entre les exigences professionnelles et la valeur concrète du titre.
Le constat le plus important tient peut-être dans cette distinction, aussi simple qu’elle est souvent négligée : on peut être profondément fier de sa profession tout en entretenant un lien tiède avec l’ordre qui l’encadre. La fierté professionnelle se construit dans les expériences vécues, les messages reçus, les premiers contacts, les gestes de reconnaissance — ou leur absence. Rarement, elle migre seule vers l’institution qui encadre la pratique.
Pour les ordres, l’enjeu est donc de faire vivre une pédagogie institutionnelle beaucoup plus active. Être présents plus tôt dans les parcours de formation. Expliquer le rôle du permis avec des exemples qui parlent vraiment. Clarifier la différence entre protéger le public, soutenir la qualité de la pratique et représenter des intérêts professionnels; trois choses distinctes que l’on confond encore trop souvent. Travailler avec les employeurs pour que le titre soit reconnu à sa juste valeur, en plus d’offrir des processus clairs et cohérents, même quand ils restent exigeants.
L’attractivité des ordres professionnels ne se réglera jamais à coups de campagnes de communication. Elle repose sur une question beaucoup plus fondamentale : comment faire en sorte que les nouvelles générations comprennent le sens de l’encadrement professionnel et aient envie d’en porter la responsabilité?
C’est là, probablement, que se joue une bonne partie de l’avenir du système professionnel québécois : dans sa capacité à demeurer rigoureux, tout en sachant parler clairement à celles et ceux qui devront en assurer la relève.