Centre communautaire, Site internet de la Ville de Chapais

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Sophie-Emmanuelle Chebin et Daniel Prud'homme - Arsenal conseils

Planifier à long terme : un impératif financier pour les municipalités québécoises

2026-06-18

Actualité

Il y a quelque chose de profondément rassurant dans un budget équilibré. Pour les élus municipaux, l’exercice annuel a longtemps représenté la preuve tangible d’une gestion saine : les revenus couvrent les dépenses, les taxes augmentent raisonnablement, et le compte de taxes est signé, envoyé, payé. Mission accomplie!

Sauf que ce confort comptable cache une tension très concrète : les municipalités sont encore largement gérées avec des outils pensés pour le court terme, alors que les actifs qu’elles doivent entretenir, renouveler et financer s’inscrivent dans des horizons beaucoup plus longs. Routes, aqueducs, égouts, bâtiments publics, équipements collectifs : tout cela ne se planifie pas un an à la fois.

Un modèle qui atteint ses limites

Le rapport sur la fiscalité et les finances municipales publié par l’UMQ au printemps 2026, coprésidé par Monique Jérôme-Forget et Nicolas Marceau, remet ce constat au centre du débat. Son message est clair : le modèle actuel arrive à ses limites, et un virage s’impose.

Au-delà de la pression fiscale, il s’agit d’une question de structure financière. Les municipalités québécoises dépendent encore fortement de la taxe foncière, une source de revenus qui demeure essentielle, mais qui ne suffit pas à elle seule à absorber l’augmentation des coûts liés aux infrastructures et aux services. Le rapport le chiffre sans détour : le déficit de maintien d’actifs des infrastructures d’eau et de voirie atteignait 49,7 milliards de dollars en 2025 et pourrait presque doubler d’ici 2036 si la tendance actuelle se prolonge. Dans ce contexte, reporter les décisions devient une stratégie coûteuse. Ce qui n’est pas investi aujourd’hui se transforme souvent en facture bien plus lourde demain.

Le rapport rappelle aussi que les municipalités se sont progressivement enfermées dans ce qu’il nomme une « trappe de l’inflation » : une norme implicite voulant que les taxes ne croissent qu’au rythme de l’IPC, indépendamment de la réalité des coûts municipaux. Un équilibre qui peut sembler prudent à court terme, mais qui érode silencieusement la capacité d’action à moyen terme.

Le budget annuel : utile, mais insuffisant

Le budget annuel reste indispensable. Il permet de voter les crédits, de contrôler les dépenses courantes et d’assurer la reddition de comptes. Sauf qu’il présente une limite évidente : il ne permet pas de voir assez loin.

Or, les grands enjeux municipaux ne se résolvent pas en douze mois. Lorsqu’une ville décide de rénover un réseau d’aqueduc, de remplacer un équipement collectif ou de moderniser une infrastructure de sécurité publique, elle prend une décision dont les effets financiers s’étalent sur plusieurs années, parfois sur plusieurs décennies. La même chose vaut pour la dette, pour les coûts d’exploitation futurs et pour les impacts sur le compte de taxes.

Le cadre financier pluriannuel relie les décisions d’aujourd’hui aux conséquences de demain

C’est pourquoi le cadre financier à long terme devient si important. Il complète le budget annuel en lui donnant une profondeur temporelle que celui-ci ne peut offrir seul. Chez Arsenal, nous avons toujours pensé que la stratégie se joue simultanément sur plusieurs horizons : le court terme qui gère, le moyen terme qui ajuste, le long terme qui oriente. Cette conviction vaut autant pour une organisation que pour une municipalité : sans regard long, les décisions du quotidien s’accumulent sans trajectoire. Le cadre financier pluriannuel est précisément cet instrument qui relie les décisions d’aujourd’hui aux conséquences de demain, et qui permet de se demander non seulement combien la municipalité peut dépenser cette année, mais quelle trajectoire financière elle peut soutenir dans le temps.

Le cadre financier à long terme comme outil de stratégie

Un cadre financier à long terme est donc avant tout un outil de stratégie municipale. La distinction avec l’exercice comptable habituel est importante. Le cadre financier à long terme permet de faire le lien entre les revenus, les dépenses, les investissements, la dette et la capacité de payer des citoyens, en modélisant différents scénarios pour montrer la plage de résultats possibles selon les hypothèses retenues.

Son principal avantage est la cohérence. Une municipalité qui se dote d’un cadre financier sur plusieurs années peut mieux arbitrer entre le maintien des actifs, les nouveaux projets et la pression sur les taxes. Elle peut identifier les années de forte pression fiscale avant qu’elles surviennent, plutôt que de les subir. Au lieu d’accumuler des projets sans vision d’ensemble, elle peut les inscrire dans une trajectoire claire.

Quand une municipalité peut démontrer, chiffres à l’appui, que maintenir les taxes sous l’inflation pendant dix ans a creusé un déficit d’entretien de plusieurs millions de dollars, la conversation avec les élus et les citoyens change de nature. Exit la discussion centrée sur la hausse de taxes… On discute plutôt d’un choix collectif entre payer maintenant ou payer beaucoup plus tard.

C’est peut-être là la contribution la plus importante d’un cadre financier bien construit : rendre les décisions difficiles impossibles à esquiver — et surtout, possibles à assumer.

Une pratique déjà présente dans certaines villes

Certaines municipalités travaillent déjà avec des cadres financiers pluriannuels. Montréal distingue clairement son budget annuel de son Programme décennal d’immobilisations. La Ville de Québec publie un cadre financier à long terme qui inscrit ses décisions dans une trajectoire cohérente. Ces outils montrent qu’il est possible de gérer les finances municipales autrement qu’en mode réactif, et que cette discipline, une fois adoptée, change profondément la qualité des discussions et des décisions.

Dans notre propre accompagnement de la Ville de Chapais, la projection sur dix ans des finances municipales a rendu visibles des impasses budgétaires qu’aucun budget annuel n’aurait pu anticiper, et structuré des conversations bien différentes avec les instances gouvernementales.

Passer d’une logique de survie à une logique de trajectoire

C’est probablement là que se situe le véritable changement culturel. La gestion municipale est encore trop souvent pensée sous l’angle de la réponse immédiate : colmater, ajuster, reporter, équilibrer. Cette approche peut sembler prudente à court terme, mais elle devient fragile dès que les besoins d’entretien et d’investissement s’accumulent.

Le cadre financier à long terme propose une autre logique. Il oblige à regarder plus loin, à rendre explicites les arbitrages à faire, à choisir des priorités et à accepter que certains coûts doivent être assumés aujourd’hui pour éviter des problèmes bien plus graves demain. Il favorise une gestion lucide, prévisible et, au fond, plus responsable.

En matière municipale, l’horizon d’une année est utile, sauf que l’horizon décisif est beaucoup plus large. C’est à cette échelle que se joue la capacité des villes québécoises à financer leurs services, entretenir leur patrimoine et préserver leur autonomie de décision. Le vrai virage n’est pas seulement budgétaire. Il est stratégique.